Une aventure dans la forêt de Bélouve
Takamaka : le jour où la forêt de Bélouve nous a offert son plus beau canyon
Il y a des sorties qui marquent plus que d’autres. Celle du 3 juillet 2026 dans le canyon de Takamaka 1 en fait clairement partie. Je m’appelle Mathias, je suis guide de canyoning sur l’île de la Réunion depuis 9 ans, ma structure se nomme Canyon Arrangé, et ce jour-là, j’avais la responsabilité d’encadrer deux clients solides, Maxime et Maël, pour l’une des descentes les plus engagées de l’île : le mythique Takamaka 1, dans les hauts de Saint-Benoît. Il avaient, tout deux déjà effectué plusieurs canyons avec moi, comme Fleurs jaunes intégral, Bras rouge intégral, Grand galet ou encore Trou blanc.
Takamaka, c’est un nom qui circule dans toutes les conversations de canyoneurs à La Réunion et même dans le monde, un peu comme on parlerait d’un sommet mythique chez les alpinistes. Ce jour-là, j’allais y retourner avec deux clients prêts à en découdre. Voici le récit de cette journée, du premier café avalé dans le noir jusqu’au dernier pas sur le plateau de Bélouve au cœur d’une forêt primaire unique.
6h30, rendez-vous à la Plaine des Palmistes
Tout commence tôt en canyon à la Réunion, dans la fraîcheur et l’obscurité encore épaisse des hauts de l’île. Rendez-vous fixé à 6h30 à la Plaine des Palmistes, un point stratégique : au-delà du col de Bébour, dans la forêt de Bélouve, plus aucun réseau téléphonique n’est accessible. C’est notre dernière fenêtre pour vérifier la météo, confirmer les horaires et se dire que si un imprévu survient plus tard, on devra le gérer seuls, en pleine forêt primaire, coupés de tout. Ces conditions ajoutes un certain engagement à ce canyon qui n’est pas à prendre à la légère.
L’air y est déjà différent de celui du littoral : plus frais, plus humide, chargé de l’odeur de terre mouillée et de sous-bois typique de cette altitude. Autour de nous, la brume s’accroche encore aux sommets, et les premières lueurs commencent tout juste à dessiner les contours des cryptomérias qui bordent la route forestière. C’est une ambiance particulière, presque irréelle, qui prépare déjà mentalement à ce qui nous attend.
Maxime et Maël sont ponctuels, motivés, l’excitation se lit sur leurs visages malgré l’heure matinale. On charge les sacs de canyon, on vérifie les cordes une à une, on ajuste baudriers, casques et combinaisons néoprène, indispensables tant l’eau des rivières des hauts reste fraîche toute l’année. Takamaka ne pardonne pas l’approximation : chaque nœud, chaque longueur de corde, chaque mousqueton compte. On roule ensuite jusqu’au départ, en bordure de la forêt de Bélouve, cette forêt de nuages suspendue entre 1200 et 1500 mètres d’altitude, connue pour être l’une des plus préservées de l’île.
L’entrée dans la forêt : un autre monde
Dès les premiers pas hors du véhicule, le décor change radicalement. La forêt de Bélouve est un monde à part : un sous-bois dense, tapissé de mousses épaisses, de fougères arborescentes endémiques et de branches recouvertes d’épiphytes qui dégoulinent d’humidité. La lumière du petit matin peine à percer la canopée, filtrée par les tamarins des hauts tordus et centenaires. On entend le chant des oiseaux endémiques, tec-tec et oiseaux blancs, qui se répond d’un arbre à l’autre, pendant que nos pas s’enfoncent doucement dans un sol spongieux, gorgé d’eau. De plus nous avons la chance d’avoir Maël passionné par la flore endémique local qui nous partage ses connaissances.
C’est un sentiment étrange que de savoir qu’à quelques centaines de mètres sous nos pieds nous attend une vallée encaissée, sculptée par des millénaires d’érosion volcanique, quand ici, sur le plateau, tout semble encore endormi dans le silence de la forêt primaire.
Départ du canyon : https://maps.app.goo.gl/1jMALwZmaschenJp9
Premier rappel : 80 mètres plein gaz, face au levant
Le décor se met véritablement en place dès le premier obstacle technique : un rappel de 80 mètres dans le vide, littéralement suspendu au-dessus de la vallée de Takamaka. On approche du bord, la roche basaltique noire et humide sous les pieds, et soudain le paysage s’ouvre : une immense vallée verdoyante, tapissée de végétation tropicale, qui plonge vers la rivière des Marsouins, tout en bas et l’Océan Indien au loin est visible.
Le soleil se lève pile au bon moment, et la lumière rasante illumine toute la vallée pendant que j’effectue l’installation du premier rappel. L’accès se fait avec une main courante très aérienne, permettant l’équipement du rappel en fil d’araigne. Nous descendons un par un, encordés et concentrés. Les rayons dorés viennent caresser les parois de basalte, faisant scintiller les gouttelettes d’eau accrochées à la végétation environnante. C’est un rappel qui impose le respect, un vide vertigineux sous les pieds, le bruit du vent qui siffle dans les cordes, et une entrée en matière qui donne le ton de la journée : ici, on est dans la cour des grands.
Une fois au sol, direction les blocs de basalte, énormes, polis par des siècles de crues successives. On progresse prudemment en marchant, en sautant, en s’agrippant sur un terrain glissant et instable, au milieu d’une végétation sauvage : fougères géantes, lianes suspendues, et cette omniprésente rivière des Marsouins qui prend sa source ici même.
Le deuxième cassé : 140 mètres en trois rappels
Le relief s’intensifie rapidement. Le deuxième grand cassé du canyon fait 140 mètres de dénivelé, et se négocie en trois rappels successifs de 30, 70 et 40 mètres. À chaque relais, le paysage change de visage : parfois on descend en pleine paroi, exposés au vide et au vent, parfois on longe la cascade, l’eau s’écrasant en gouttelettes fines qui viennent rafraîchir la peau malgré l’effort. Le soleil est au rdv pour nous réchauffer.
On enchaîne les relais fractionnés avec méthode : chacun son tour, chacun sa vérification, aucune place pour l’improvisation. Maxime et Maël gèrent bien la fatigue et la technique, et l’ambiance reste concentrée mais joyeuse entre deux longueurs de corde. Autour de nous, la vallée se resserre peu à peu, les parois se rapprochent, et le grondement de l’eau devient omniprésent, comme si le canyon nous avalait progressivement dans son ventre de roche. La gestion des sacs est très importante dans ce genre d’obstacle, il est impératif de l’accrocher au baudrier afin d’éviter de se faire mal au dos. Le bassin en contre bas de la cascade est immense et l’eau y est pure et cristalline, nous pouvons y deviner des truites sauvages.
Le grand rappel mythique : 80 mètres dans le mini Trou de Fer
Après une marche de 30 minutes alternat entre forêt et marche en rivière, nous voila au dessus de l’une des plus belles cascades de La Réunion.
Puis vient LE moment que tous les canyoneurs qui connaissent Takamaka attendent : le rappel de 80 mètres du mini Trou de Fer. Un nom qui à lui seul suffit à faire rêver, ou trembler, les amateurs de canyoning à La Réunion. On s’approche du bord avec cette excitation particulière que seuls les grands rappels procurent, et là, le spectacle est saisissant. La main courante donne l’accès au relais qui surplombe le bassin et les cascades, l’équipement est parfait, un rappel plein gaz, sans frottement, avec une ambiance unique en son genre. La ligne de rappel est parfaite, en fil d’araignée sur la première moitié, puis s’approchant de la cascade pour terminer au plus proche de cette dernière. L’ambiance est à chaque fois incroyable, casi irréel à cet endroit. Une fois en bout de corde, il faut sauter loin de la cascade dans le bassin et nager de manière dynamique dans le bassin dit « Free Waves » pour rejoindre l’autre rive. Le débit de la cascade impressionnant créé des vagues dans cette masse d’eau immense, rendant la nage difficile.
Autour de nous, des cascades vertigineuses tombent de toutes parts, certaines à quelques mètres, d’autres plus lointaines, dessinant un amphithéâtre naturel de roche noire et d’eau blanche. L’humidité ambiante crée un nuage de fines gouttelettes qui flotte en permanence dans l’air, traversé par endroits de petits arcs-en-ciel quand le soleil parvient à s’infiltrer entre les parois. Ce bassin gigantesque, impressionnant, dont l’eau turquoise contraste violemment avec le noir minéral de la roche volcanique et le vert profond de la végétation suspendue tout autour. Nous voilà dans un autre monde!
C’est sans doute l’un des plus beaux spots de canyoning de l’île, un endroit presque irréel, encaissé au cœur d’une forêt primaire de haute altitude, le canyon de Takamaka nous apprend encore la sobriété, on se sent minuscule face à la puissance et à la beauté du lieu. Le bruit y est assourdissant, un mélange de cascades qui claquent contre la roche et d’échos qui rebondissent sur les parois, créant une ambiance presque sacrée.
Toboggans, sauts et gorges cristallines
La suite du parcours change complètement de rythme. Nous mettons la plupart des cordes dans des sacs étanches pour une meilleur progression aquatique. Le canyon se transforme en un enchaînement de toboggans naturels et de sauts, dans une gorge étroite où l’eau est aussi cristalline que fraîche. La roche, polie et lisse par des années d’érosion, prend des teintes grises et ocres, sculptée en vasques successives qui s’enchaînent naturellement les unes aux autres. L’ambiance y est ludique, mais il faut rester vigilant car des mouvements d’eau peuvent être dangereux suivant le niveau d’eau. Il est indispensable d’avoir de bonnes connaissances aquatique car cette partie peut être dangereuse. Plusieurs toboggans termines par des drossages, contres puissants ou rappels qui peuvent être des pièges mortels (attention à la gestion des sacs).
C’est la partie la plus ludique de la descente : on glisse, on saute, on rit, porté par le courant dans ce décor tropical et sauvage typique des canyons de l’Est de l’île. Entre deux obstacles, on lève parfois les yeux vers les parois qui nous surplombent, tapissées de fougères, de mousses et de petites cascades secondaires qui viennent grossir le débit principal. L’eau, incroyablement transparente, laisse deviner chaque galet du fond, et sa fraîcheur, revigorante après l’effort, nous somme en plein cœur de l’hiver Austral et la température de l’air est fraiche, nous restons actif afin de ne pas nous refroidir.
Le canyon se termine juste en amont du barrage EDF de Takamaka, dont la présence rappelle que cette vallée sauvage a aussi été façonnée par l’homme, ce barrage permet d’alimenter en eau potable une partie de l’Ouest de l’île ou la pluviométrie est très faible. Petite pause bien méritée, sandwich à la main, assis au soleil sur un rocher au bord de l’eau, à contempler une dernière fois cette gorge que nous venons de traverser, avant d’attaquer la partie la plus exigeante physiquement de la journée.
La remontée : une escalade végétale dans le rempart
Ce que peu de gens imaginent, c’est que la descente n’est que la moitié de l’aventure. La marche retour de Takamaka 1 est une véritable ascension dans le rempart, un chemin très raide où l’on progresse parfois presque en escalade, agrippé aux racines et à la végétation, avec des passages verticaux qu’il faut s’encorder pour sécuriser. Des marches ont étaient sculptés pour permettre une escalade plus facile sur certain passage engagés.
On quitte peu à peu l’ambiance minérale et humide du fond de canyon pour retrouver, au fil de la montée, une végétation de plus en plus dense : fougères arborescentes géantes, bois de couleurs, et cette forêt tropicale primaire qui semble vouloir reprendre ses droits sur le moindre passage. La pente est raide, le terrain instable et glissant, ou chaque mètre gagné se mérite, entre appuis sur les racines et prises incertaines dans la terre meuble, il est indispensable de rester concentré sur notre progression.
Après une bonne heure d’effort intense, les jambes lourdes et le souffle court, nous atteignons enfin le plateau de la forêt de Bélouve. Le paysage change instantanément : la pente s’efface, la végétation devient encore plus dense, et la lumière à du mal a traverser la canopée. Nous rejoignons une piste, permettant l’accès au barrage EDF, depuis laquelle il reste encore une heure de marche jusqu’au véhicule, dans cette même forêt de nuages traversée le matin, mais la tension retombe : nous savons que le plus dur est derrière nous.
Une aventure réservée aux canyoneurs aguerris
Takamaka restera pour moi, comme pour beaucoup de guides et de pratiquants de l’île, l’une des références absolues du canyoning à La Réunion. C’est une sortie sportive, engagée, réservée aux personnes en excellente condition physique et ayant déjà pratiqué des canyons d’envergure. Mais c’est aussi, sans conteste, l’une des plus belles vallées sauvages que l’on puisse explorer sur l’île : une succession d’ambiances, entre forêt de nuages, parois vertigineuses, cascades grandioses et gorges cristallines, qui fait de cette journée un souvenir gravé durablement.
Merci à Maxime et Maël pour leur énergie et leur sérieux tout au long de cette journée mémorable. Des sorties comme celle-ci sont la raison pour laquelle j’ai fait de ma passion mon métier.
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Topo canyon : https://lrc-ffs.fr/base-topo/bases-topos-regions/base-topos-region-est/taka-1/


