Par Mathias, moniteur de canyoning chez Canyon Arrangé https://www.canyon-arrange.re/
Quand on parle de canyoning à La Réunion, un nom revient toujours dans la bouche des passionnés : le Trou de Fer. Cascades vertigineuses, gorges sculptées par des milliers d’années d’érosion, verticalité impressionnante, une géomorphologie unique et spécifique de la Réunion. ce canyon mythique attire les meilleurs canyonistes du monde entier. Aujourd’hui, je vous emmène dans mes souvenirs, à l’été 2017, pour une expédition qui a marqué le début de mon aventure réunionnaise et de ma formation de moniteur.
Une arrivée sur l’île pensée pour la préparation et le pérfectionnement
En 2017, je pose mon sac à La Réunion avec un objectif précis : préparer les tests d’entrée en formation DEJEPS mention canyonisme au CREPS de Montpellier. Ce diplôme professionnel exige un solide bagage technique, et il n’existe pas de meilleur terrain d’entraînement que cette île, réputée mondialement pour ses canyons à grande verticale et son engagement.
Fraîchement débarqué, je me rapproche de la communauté locale via le site et forum descente-canyon.com, puis je rejoins un club rattaché à la FFME Réunion très actif en canyon, Extrême Vertical à Mont-Vert. Je multiplie aussi les rencontres avec des professionnels de la région, que j’accompagne des professionnels et des passionés sur le terrain pour observer, apprendre et comprendre en profondeur cette activité et ce métier de guide de canyon.
C’est dans ce contexte qu’un moniteur diplômé, Pierre Sergent, me propose une expérience qui va tout changer : une expédition au Trou de Fer, prévue pour le mois de septembre, avec trois clients déjà autonomes en canyon et sur corde.
Le Trou de Fer : un canyon d’exception
Le Trou de Fer se pratique habituellement sur deux jours : une première partie verticale avec en enchainement de trois cassés vertigineux de 170 mètres à 260 mètres, un bivouac au cœur du canyon, puis une progression dans une gorge très encaissée suivie d’une marche retour exigeante dans la végétation dense de La Réunion. C’est l’un des parcours les plus engagés de l’île, et l’un des plus recherchés par les canyonistes expérimentés du monde entier. Il à été ouvert par Pascal Colas à la deuxième tentative en 1990 il à ensuite été rééquipé par Ricaric lors de la publication du topo de ce denier. Presque 30 ans plus tard nous voici en préparation pour descendre ce canyon unique.
Une préparation physique et technique indispensable
Pierre ne laisse rien au hasard. Durant tout le mois d’août, il organise plusieurs canyons de préparation : le canyon de Fleur Jaune intégral, puis celui de Bras Sec, dans l’est de l’île. C’est là, lors de la descente en rappel d’une cascade de 150 mètres, que je vis mon premier grand canyon réunionnais — un souvenir gravé à jamais dans ma mémoire de canyoniste.
Cette préparation illustre une règle d’or du canyoning engagé : on ne s’aventure jamais dans un canyon de l’envergure du Trou de Fer sans une montée en puissance progressive, une condition physique irréprochable et une parfaite maîtrise des techniques de corde. Le topo est étudié sous tous ses angles et la recherche d’informations complémentaires auprès d’autres pratiquants est indispensable.
Une équipe soudée pour un projet ambitieux
Notre groupe se compose ainsi :
- Pierre Sergent, moniteur diplômé, leader de l’expédition
- Trois clients gendarmes à Cilaos, sportifs et autonomes sur corde, dont l’un très expérimenté en canyoning
- Moi, Mathias, en tant qu’observateur et second de Pierre — ma mission : récupérer les cordes une fois les clients descendus. Une grande responsabilité pour une première dans un canyon aussi engagé.
Cette dynamique d’équipe, entre encadrement professionnel, clients autonomes et formation sur le terrain, est au cœur de l’esprit du canyoning à La Réunion : progresser ensemble, en confiance, dans un milieu naturel exigeant.
Jour J : direction le cirque de Salazie
Le 8 septembre 2017, rendez-vous à l’entrée du cirque de Salazie pour déposer une voiture navette à la sortie du canyon. Nous remontons ensuite jusqu’au fond du cirque, au départ du GR qui mène au gîte de Bélouve, où nous passons la nuit. Au menu : un rougail saucisse, spécialité réunionnaise, avant un coucher rapide — le réveil sonnera tôt.
Pierre choisit l’option la plus sportive : réaliser le Trou de Fer à la journée, sans bivouac intermédiaire. Une version bien plus engagée que la formule classique, qui laisse moins de marge en cas de problème ou de retard. Je ne vous cache pas que cette perspective me stresse un peu pour une première.
Dernier ajustement avant le départ : deux amis de Pierre se joignent à l’équipe. Le premier, très expérimenté et autonome est un soutient majeur à l’expédition ; le second, sportif mais complètement novice en canyoning (peu être une erreur de casting?). La composition du groupe évolue jusqu’au bout — une réalité fréquente mais qu’il ne faut jamais négligée dans l’organisation de ce type d’expédition.
L’aventure commence : marche d’approche et premiers rappels
Le réveille sonne à 4h du matin. Nous attaquons la marche d’approche dans la forêt endémique de l’île, magnifique malgré des passages boueux et glissants. Vers 5h, nous atteignons la ravine qui mène directement au premier cassé du Trou de Fer. A partir de la la retraite est impossible et l’engagement total.
Le soleil se lève sur l’océan Indien pendant que nous jetons la première corde. La descente se fractionne en cinq rappels, dans une ambiance à couper le souffle. Pour le R5 de 92 mètres, j’utilise un relais de déséquipement à 61 mètres — une technique classique dans les grande verticales des canyons de La Réunion, qui évite de bloquer la corde lors de la récupération de la corde de rappel. Nous avons répété cette manip lors de la descente du canyon de Dudu le mois dernier.
Après 500 mètres de marche sur des blocs glissants, nous voilà au sommet du deuxième cassé, 150 mètres, encore plus vertigineux : le départ se fait en pleine forêt, sans même apercevoir la falaise ou le bas de la cascade, l’ambiance est là.
Un incident maîtrisé grâce à l’expérience du guide
Pierre part en tête pour équiper toutes les cordes. Le reste du groupe le suit ; je reste en dernier pour récupérer le matériel. En bas, je retrouve l’un des amis de Pierre, les mains dans la rivière : il s’est brûlé en descendant le grand rappel de 81 mètres, faute de frein suffisant sur son descendeur. Pierre, posté plus bas, a pu bloquer la corde à temps et éviter le drame.
Nous lui prêtons des gants néoprène pour qu’il puisse poursuivre la descente. Ce moment rappelle à quel point la vigilance et la réactivité d’un formateur expérimenté font toute la différence dans un canyon engagé — et pourquoi une bonne préparation technique n’exclut jamais l’imprévu.
Le grand cassé de 260 mètres et le fameux « jeté de grappin »
Le dernier cassé, 260 mètres, est le plus impressionnant : plusieurs cascades s’y jettent dans un gouffre immense, une véritable coupe géologique à ciel ouvert. C’est ici que se trouve une ligne historique du canyon (aujourd’hui cette ligne s’est effondré suite à de fortes précipitations de pluie), réputée pour son fameux « jeté de grappin ». L’accès au R12 est particulièrement technique : après un rappel de 96 mètres, il faut réaliser une clé d’arrêt au-dessus de 150 mètres de vide, puis lancer un petit grappin sur une corde fixée à 7 ou 8 mètres sur la paroi. Ensuite se tirer suspendu dans le vide afin d’atteindre la parois déversant. Une manœuvre qui exige du sang-froid, de l’expérience et de la précision.
Pendant que le reste du groupe engage cette descente spectaculaire, je reste au sommet pour récupérer les cordes avant de rejoindre Pierre au R13.
Une corde coincée, une décision difficile
La récupération des cordes du R11 se passe bien, mais celle du rappel suivant, en « fil d’araignée », se complique : je tourne sur moi-même, les cordes s’emmêlent. Une fois au relais, sous un surplomb immense, me voilà seul, je tire la corde, elle viens facilement et s’arrête doucement — la corde de rappel reste bloquée sur toute sa longueur.
Seul, avec peu d’expérience en technique de mouflage, je tente plusieurs solutions sans succès. Par talkie-walkie, Pierre, 96 mètres plus bas, me demande finalement de le rejoindre et d’abandonner la corde : il faut avancer avant la tombée de la nuit. Sa frustration est palpable, mais dans un canyon aussi engagé, la sécurité et le timing priment toujours sur le matériel. Cette corde sera finalement récupéré par une équipe qui effectué cette expédition la semaine suivante, l’entraide et la solidarité fait partie des valeurs du canyoning.
Le fond du Trou de Fer : une immersion totale dans la nature réunionnaise
Après une pause au pied de ces cascades majestueuses, nous progressons difficilement dans les longoses et les rochers glissants jusqu’au R14, qui donne accès au corridor du « bassin fenoir ».
Cette partie du canyon offre une ambiance totalement différente : au fond d’une gorge étroite sculptée par des milliers d’années de crues, il fait quasiment nuit, les parois se resserrent parfois à moins d’un mètre, au-dessus d’une eau noire et profonde. Vasques suspendues, cascades de toutes part, sacs utilisés comme bouées pour des nages de 20 à 50 mètres… Nous passons près de la grotte du Minotaure et de la cascade de la Lessiveuse, devinant par moments l’impressionnante chute de 200 mètres du Trou de Fer, loin au dessus de nos tête. La descente de cette cascade parais déjà lointaine tellement l’aventure est intense.
Le retour : fatigue et satisfaction
Vers 18h, les parois s’écartent enfin, révélant le « camp braco », départ de la sente qui remonte droit dans le rempart pour passer un col et descendre sur l’autre versant ou nous retrouvons la route et la voiture navette, à l’entrée du cirque de Salazie. La montée est raide, la descente éprouvante pour les genoux avec des sacs lourds sur les épaules, la fatigue se fait sentir dans l’équipe. Nous retrouvons le véhicule vers 20h.
Plus de 15 heures après le départ, l’expédition s’achève. Épuisés mais heureux, nous récupérons le second véhicule, puis partageons une bière bien méritée à 22h, le temps de laisser retomber la pression.
Ce que cette expérience m’a appris
Cette journée reste l’un l’un de mes premier souvenir d’une des plus grandes expérience de canyoning de mon parcours. Évoluer en tant que second et casi novice, dans un canyon aussi engagé, aux côtés d’un guide expérimenté et d’un groupe à encadrer, a été une expérience fondatrice — un vrai accélérateur dans mon apprentissage et ma progression vers le métier de moniteur de canyoning et la préparation de mon entrée en formation DEJEPS canyonisme.
Le Trou de Fer est une aventure incroyable, mais qui se mérite pleinement. Il est indispensable d’être complètement autonome en canyon, d’avoir une condition physique irréprochable, et d’être préparé, physiquement comme mentalement, à ce type d’expérience.
Depuis, j’ai eu la chance d’y retourner à plusieurs reprises : une fois lors de l’équipement fixe organisé par la FFS pendant le Rassemblement International de Canyoning (RIC), et plus récemment entre amis, en passant par le Bras Mazerin — une ligne plus technique et engagée de l’autre côté du Trou de Fer. Cette dernière fois, j’ai enfin pu profiter du bivouac au cœur du canyon.
Merci de m’avoir lu ! J’espère que ce récit vous donnera envie de vous perfectionner et de continuer l’aventure du canyoning à La Réunion.
Mathias

